Histoire de l’association

Face au déni et à l’irresponsabilité des dirigeants politiques et économiques globaux sur le plan climatique et écologique, Greta Thunberg en appelle à la rationalité : en leur demandant simplement « d’écouter les scientifiques ». Prenant au mot son injonction, le philosophe Bernard Stiegler et l’écrivain J.M.G Le Clézio prirent ensemble l’initiative de lancer une association prolongeant l’appel de Greta Thunberg : il s’agissait, pour ce nouveau collectif transdisciplinaire et intergénérationnel à venir, non pas de se contenter d’« écouter » les scientifiques mais bien de travailler avec eux – « la science » n’étant elle-même jamais pleinement constituée et par essence caractérisée par de la controverse.

Selon Stiegler, travailler avec la science est de fait un engagement politique. En lançant le projet Internation et en constituant son réseau international et transdisciplinaire en septembre 2018, le philosophe soutenait l’impératif d’élaborer une « nouvelle critique de la science ». En effet, il déplorait que la science soit dorénavant « intégralement soumise au développement du capitalisme industriel » et qu’elle ne parvienne plus, ainsi, à remplir sa fonction de panser le réel – c’est-à-dire le penser de manière à le soigner – car ayant perdu toute autre finalité .

Pour panser en retour cette science, il ne s’agit non plus seulement de travailler avec elle mais aussi bien sur elle, ce qui implique de reconstituer un point de vue holistique et de revisiter notre héritage scientifique et académique. Ce travail amorcé par le réseau Internation et dont les thèses et hypothèses sont dévoilées dans le livre « Bifurquer. Il n’y a pas d’alternative » (10 juin 2020, Les Liens qui Libèrent) est repris par l’Association des Amis de la génération Thunberg, en y ajoutant une dimension intergénérationnelle et extrascientifique et cela dans une visée d’autant plus activiste.

De l’idée d’une association qui défendrait Greta Thunberg, suite aux commentaires haineux qui suivrent ses discours – tel celui de l’ancien président de l’Association des Amis du Palais de Tokyo, appelant dans une publication Facebook à ce qu’un « désaxé l’abatte » – s’est ensuite imposée celle d’une association qui soutiendrait plus largement la génération, complexe et différenciée, qui se mobilise avec elle. Avec des membres du réseau Internation, Bernard Stiegler rencontra en effet, dans les locaux de l’Institut de Recherche et d’Innovation (IRI) certains membres de Youth For Climate et Extinction Rebellion, dont le dialogue prit une forme publique pour la première fois lors d’une table ronde aux Entretiens du Nouveau Monde Industriel, fin décembre 2019.

Suite à l’invitation de Bernard Stiegler, ce dialogue se poursuivit, à Genève, le 10 janvier 2020, le matin-même où les grandes lignes du projet Internation furent livrées en direction de l’ONU, au 100ème anniversaire de son ancêtre que fut la Société des Nations (SDN). Il s’agissait alors de la première réelle séance de travail entre les deux groupes et générations, à partir des premiers chapitres – provisoires – de l’ouvrage collectif Bifurquer.

Considérant les discussions et réflexions du matin comme prometteuses, Bernard Stiegler prit la décision de transformer l’association Ars Industrialis, dont il était le fondateur et président, en l’Association des Amis de la Génération Thunberg – Ars Industrialis, lors d’une assemblée générale extraordinaire le 27 février 2020. En transformant le nom de son association, Bernard Stiegler engagea la poursuite de la structure d’Ars Industrialis, fondée en 2005, tout en réorientant et renouvelant ses objectifs et champs de réflexions.

Lorsqu’Ars Industrialis œuvrait à une nouvelle politique industrielle des technologies de l’esprit – afin que les technologies numériques ne soient pas soumises aux impératifs de l’économie consumériste et n’engendrent par-là même ce qu’il décrivait comme une « bêtise systémique » – l’Association des Amis de la Génération Thunberg avait pour ambition de requalifier ces ambitions dans le contexte de l’Anthropocène, de la crise de la recherche scientifique et de la destruction des rapports intergénérationnels.

Alors que la pandémie du COVID-19 empêcha l’AAGT de tenir son premier événement public à la Sorbonne, une série de premiers séminaires en lignes furent organisés entre avril et juin 2020 autour de piliers thématiques élaborés par les nouveaux membres de cette association, et à partir des thèses et travaux dont il est question dans Bifurquer. Bernard Stiegler projeta ensuite d’organiser à Arles, fin août 2020, la même année, des séances de travail autour de « l’informatique théorique et des générations », dans le cadre du festival Agir Pour le Vivant. Malgré sa disparition abrupte, le 5 août 2020, l’IRI et l’AAGT – dénués de leur président et fondateur - décidèrent tout de même maintenir ces rencontres, en son honneur, puis organisèrent en public, à sa mémoire, l’édition 2020 des Entretiens du Nouveau Monde Industriel sur les même questions, qui furent laissées par le philosophe comme dernier champ de réflexion : selon lui la « mère de toutes les batailles ».

Pour redonner une chance à l’association encore naissante, le conseil d’administration de l’AAGT s’est réuni le 29 septembre 2020 pour élire Giuseppe Longo comme nouveau président de l’association et Victor Chaix comme nouveau vice-président. Membre fondateur de l’AAGT, Giuseppe Longo est également membre du European Network of Scientists for Social and Environmental Responsibility (ENSSER). Les adhérents de l’Association confirmèrent cette éléction à l’occasion de l’Assemblée Générale de juin 2021, puis une réunion du conseil d’administration qui a suivit a élu Marie Chollat-Namy comme vice-présidente aux côtés de Victor Chaix, Esther Martin en trésorière et Elvira Hojberg en secrétaire générale de l’AAGT-AI.

En septembre 2021, à l’occasion d’une lettre d’information envoyée aux adhérents, Giuseppe Longo a décrit les principes et ambitions de l’Association ainsi :

“L’AAGT-AI est un archipel d’initiatives, de groupes de travail et d’actions qui favorise les rencontres entre scientifiques, jeunesse et société civile. La structure en réseau de cet archipel vise à encourager l’échange et la mise en commun de différentes expériences, où l’effort de compréhension, la connaissance scientifique et l’engagement civil se côtoient. Nous nous opposons à toute fracture générationnelle, car les connaissances et l’expérience des moins jeunes est une composante essentielle de la formation des plus jeunes et ne peut avoir un sens sans que le questionnement « rebondisse » entre les générations. Scientifiques et activistes, conscients des différences et des convergences dans leurs engagements, doivent construire ensembles des projets pluriels, des propositions de compréhension, des activités qui aient un impact sur les défis qui se présentent.

[…]

Notre ambition est de saisir l’enchevêtrement des logiques techniques, juridiques, économiques, sociales, politiques et philosophiques impliquées dans les bouleversements écosystémiques et technologiques en cours. Les projets des nouveaux groupes de travail proposés devront tenir compte de la complexité et de la nature systémique des phénomènes étudiés et viser à la fois à construire de nouvelles connaissances sur les thèmes traités et à fournir des idées et des instruments pour comprendre et maîtriser les changements rapides en cours. Chaque groupe et actions dans notre archipel devrait avoir comme but la construction des objets et des méthodologies de recherche pour donner aux citoyens les moyens de mieux comprendre les défis et d’agir en conséquence.”